
Quand je rentre du travail, le jour est bas, choisir la moitié de la rue qui reste caressée par le soleil, je croise les lycéens qui oublient l'histoire et le français pour quelques heures, marche plus rapide que les automobiles qui toussotent à mes côtés.
Je ne rentre jamais par le même chemin, c'est à dire que j'ai fait systématiquement connaissance de toutes les façons permettant de retourner chez moi : la plus courte, encore que cela m'a valu de vérifier sur internet, la plus silencieuse, et aussi celle qui salit le moins le bas de pantalon lorsqu'il pleut... Mon quartier a désormais une existence physique dans mon esprit, c'est à dire que les contours dijonnais ont désormais leur correspondance dans les méandres de mes circonvolutions cérébrales.
Une fois dans mon vieil appartement, j'observe minutieusement ce rituel quotidien : j'ouvre la porte-fenêtre pour installer une des chaises anciennes sur l'étroit balcon, je retourne à la cuisine prendre de la bière dans le Frigidaire, et je retourne m'installer avec la bouteille, ma guitare et quelques cigarettes.
Et là, je contemple et j'agis sur le monde, égratignant une bossa nova au creux de l'oreille des passants, aspirant une bouffée tiède de mon petit cylindre empoisonné, plongeant dans un décolleté furtif, cassant ma nuque dans une gorgée de bière, répondant parfois au téléphone lorsque la sonnerie débile que je n'arrive pas à changer me surprend lors d'un point d'orgue déchirant...
Je suis le Vishnou à huit bras de la rue du Chaignot, l'Octopussy du sud-dijonnais, et quand j'en ai assez de me tortiller les jambes croisées sur la paille tressée de ma chaise, quand la rue fraîche n'est plus aussi agréable, je rassemble les ustensiles du soir, et je traverse la pénombre de mon vieil appartement : retour en ville, vivre une nuit supplémentaire.

